144 heures à courir : les « 6 Jours de France » par André.

Il était une fois…

Il y aurait de multiples manières de conter, raconter cette tranche de vie, voici la mienne, j’en ai oublié, rajouté, je sais plus, c’est trop gros mais c’est la vérité vraie !
Il était une fois…. Ahahah !
Un fumeur, assez gros fumeur ! qui prit pour la … énième fois la décision d’arrêter !!!
Patchs, calmant et après environ 2 mois, le bout du tunnel.
Une hantise : Grossir ! Déjà que… Un palliatif : courir tous les jours !
Gagné, j’étais sorti du cercle vicieux pour tomber dans un autre beaucoup plus vertueux : celui de la course à pied !
Mon Dieu que tout ça semble loin, pourtant c’était il y a moins de 10 ans…
Des courses, 10, 11, 12, 15, un semi : celui de Nîmes. De la route, 1 marathon…
Un copain, « Tonton », me fait connaître plus et plus loin. Une découverte du hors piste…

Quelques beaux trails longs, les Cévennes, l’Ardèche, les Alpes, l’Ariège, etc. Jusqu’au 160 km du « Grand Raid des Pyrénées« .

Puis un truc de ouf : une course horaire, le « 24h00 du Pontet » où je ne comprends rien sauf que 180 espérés et juste 151 km réalisés. Mince alors, c’est quoi c’truc ?

Je lis souvent des comptes-rendus de courses, je m’en imprègne.
Un coureur et quelques compétitions m’impressionnent tout particulièrement. Des épopées, presque des films d’aventures ! J’admire, me dis que jamais je n’arriverai à ce niveau ; j’ai déjà plus de 50 ans !

Mais, en m’entraînant sérieusement, en courant beaucoup de km, je devrais arriver à m’inscrire et pourquoi pas aller au bout, en jouir, en rire, en savourer le, le(s) souvenir(s).

Essayer de faire partager, même si sans faire, on ne peut en connaître la véritable intensité.

Les rêves donnent un sens à la vie…

2011, je m’inscris sur les « 6 jours de France » puis annule ma participation.
2014, je me réinscris mais des péripéties de la vie font que j’annule à nouveau. Je me rabats en fin d’année sur la « No Finish Line » et 692 km de courus en 8jours/196h00 mais … C’est une épreuve de soutien humanitaire donc pas une vraie compétition, même si !
2015, enfin… C’est bon !
Je vais connaître ce truc de dingues : tourner 6 jours sur un circuit d’1 km, 144 heures non stop !
Nous serons plus de 140 femmes et hommes, plus le 72h00 qui viendra se greffer en cours.
Une épreuve unique, mondialement connue, 22 nationalités sont présentes à Privas.

Et moi illustre inconnu, j’allais, j’en fais partie. Énorme, géant, un peu peur mais ravi !

700 km me semblent possible, ce restera mon secret, j’avance 600 km.
Mes paquets se font, sont faits, mais perturbé, j’en oublie un peu et surtout la « Nok« .
J’ai payé cash dès le premier jour, chèrement. La chair à sang. Courir malgré les brûlures est une horreur.
Une copine, qui court aussi, m’en offrira 2 tubes le 3ème jour. La vaseline donnée par le staff médical me soulageait un peu sauf que l’efficacité n’est que très passagère.

Revenons à mon arrivée à Privas le 30/07/2015 pour un départ le 02/08 à 16h00.
Montage de la tente et repérage. Je suis prêt, héhéhé, j’aurai été le premier…à m’installer. Gloupsss !
Appel à Macathy (Mon épouse), je suis bien ! Voila que je me prends à rêver, chuis nul et ça me fait sourire !

Ils arrivent, c’est chaleureux, la réunion d’une grande famille, celle de l’au-delà de l’ultra…. Je suis bien là !
Samedi 02 au matin, toujours « the sun » qui est annoncé de plus en plus avec peut-être de l’orage. Très, trop chaud, largement plus de 38/40° !
Dernier coup de fil à ma puce qui est au boulot, paraît même que là-bas, ils attendent impatients.
D’être suivi, encouragé, suivi de loin fait du bien… Je vous garantis, que j’ai lu tous vos messages et j’ai versé quelques larmes sur ces liens.

Photos du groupe de fêlés. Des larmes montent que je réprime. Vite le départ…
C’est parti, autour de 9 km/h pour moi.
Après quelques heures et quelques tours, 30ème et …, c’est bien, ça ne compte pas mais j’aime bien savoir où j’en suis. Na !
Mon intention : ne pas dormir la première nuit. Cette grosse chaleur bouleverse tout.

Les concurrents en camping cars ont de la chance, ils ont la clim !
Il faut changer mes prévisions, le match sera de lutter avec les temps de repos, de gérer le manque de sommeil, je vais essayer de fractionner… Les repos !
1h00 du mat, je suis 20ème, douche et dodo 1h30…
Grrr, je me réveille collé au matelas pneumatique, l’impression d’avoir dormi dans la saumure, Horrible !
Les pieds nickels et ils le resteront jusqu’à la fin, juste une ampoule éclatée le 2ème jour. « Cha cuit » un peu mais bof. Ce n’est rien comparé à tous les autres endroits de friction, si vous voyez ce que je veux dire !
Course officielle et surveillée donc interdit de couper quoi que ce soit pour aller aux sanitaires, au ravito, au repas. Chaque fois condamné à faire un tour de circuit et avec l’envie de pipi, c’est pas toujours simple, hahaha, discipline oblige !
La machine s’est remise en route, la sueur perle à nouveau et se mélange à la saumure propre.
Je regarde l’écran au passage, 35ème, 15 places de recul… A suivre !
Petit dèj à volonté, servis, tartinés au choix et ce du premier au dernier jour par des bénévoles de choc aux sourires et attentions permanents.
Nous sommes soignés comme de grands malades… Remarque pour courir jour et nuit avec 38° à l’ombre, faut l’être un peu quand même, non ?
Nous nous encourageons , entraidons, ne courons pas les uns contre les autres, nous participons ensembles à un truc de fous, un défi sous ce soleil de plomb.

Premier midi : 3/08.

Je m’endors en courant jusqu’à manquer de rentrer dans un des poteaux du ravito.
Il faut stopper, je m’assois à l’ombre et dors 30′ sur un coin de table !
Impossible dans la tente, c’est un four.
Je prends fruits et légumes à chaque tour. Je ferai ainsi, les midis, tout au long des 6 jours.
Repartir relève du calvaire, le soleil me brûle, moi le Nordiste du Sud, les échauffements sont à vif. C’est la guerre ! J’essuie les larmes ou la sueur, je sais plus.
Repas chaud du soir, fini en 10 min, douche et dodo accordé, 3h00 dans le coma.
Je suis 17ème. Tiens, tiens, j’ai progressé !
Réveil collé comme la veille, grrr…
C’est reparti le couteau entre les dents, tableau, je suis 29ème.

Je tourne pas mal jusqu’au lever du jour.
Au fait il a bien fait orage mais je crois que nous n’avons pas reçu plus d’un seau d’eau à nous partager et nous étions beaucoup. j’ai du recevoir 5 ou 6 gouttes, Pffff…
Toujours des appels rassurants vers le monde extérieur, je looke, jauge, estime, je me rassure comme je peux !

Deuxième midi : 4/08

Une heure de repos, nouvelle tactique, je me trempe de bas en haut ou de haut en bas au choix et je m’assieds dans la tente, 45 min après j’émerge du semi-coma…Je suis sec mais quand je sors de la tente, j’éprouve une sensation de plus frais.
Gagné, mon idée était un peu farfelue mais ça marche, c’est moins dur pour redémarrer.
Je passe du gel « Cryodéfatigant », il est brûlant et glisse sur la peau, faut l’étaler de suite sinon il coule à terre, c’est un comble !

A l’heure du souper, je suis passé 15 puis 14ème.
J’applique une leçon commentée par un ancien très sage : l’important n’est pas d’aller vite, faut être là et avancer.
Une autre leçon d’un autre champion : faut savoir courir mais il est primordial de savoir marcher
Une troisième leçon : ne jamais regarder le tableau, attendre le dernier jour mais celle-là, j’ai de la peine à l’appliquer… Certainement besoin de me savoir !
Premier incident de course que j’apprends, Patrick, handicapé, non plutôt l’homme avec une jambe mécanique, un géant de volonté et de gentillesse, vient d’avoir une grosse chute de tension. Infirmerie, rien n’y fait : ambulance, hôpital.
Il revient quelques heures après et reprend la course. Il finira les 6 jours et loin devant les derniers, « PHÉNOMÉNAL Patrick !!! »
Repas, douche, dodo, 1h30, impossible, je cours jusqu’à 5h00 du mat, dodo, 2h00, petit dèj. et je cours.
La conscience n’est plus là, le subconscient veille, la machine se surveille seule, elle boit, mange mais ne semble enregistrer qu’une chose : le tableau de suivi et encore c’est plus pour se donner l’impression d’exister.
J’ai changé de monde, tout devient flou, « ouateux ». J’avance !
Au passage au tapis, je souris et fais un geste rassurant… En réalité j’ai continué plus d’une heure après qu’ils aient déplacé la caméra, c’est dire !
Au tel pour ma puce je fais bonne figure, enfin j’essaye !

Troisième midi : 5/08

Même arrêt que la veille dans la tente, la fatigue est de plus en plus présente mais bientôt la moitié de la course et toujours pas de blessure ni de difficulté particulière, le bonhomme tient le coup. Juste cette sensation de ne plus être tout en étant !
Deuxième Couac , mon pote Breton endormi dans sa voiture est passé tout près de l’insolation… Heureusement l’orga tourne pour repérer les éventuelles défaillances, merci !
Ambulance, remis sur pieds et hop il repartira pour finir 10ème au bout des 6 jours.
Il fait de plus en plus chaud, je m’arrose, je continue de rester sur la piste tout au long de la journée.
Je maintiens ma place de 15ème coureur.
La fin de journée venue, comme d’hab… Repas chaud vite avalé, douche, dodo 2h00, réveil  « saumuré » et c’est reparti jusqu’à 5h00 du mat, dodo 2h00, petit dèj. et on y va.
C’est fini, je n’ai plus sommeil, je suis devenu zombie.
Si je ferme les yeux je dors instantanément et dès que je les ouvre, je repars, tout est devenu automatique, jusqu’à passer la Nok ou le gel cryo machin !
Macathy, oui ça va. Je suis encore là, je t’aime.

Quatrième midi : 6/08

Les places ne bougent presque plus. Quelques endroits joyeux, continuent de nous encourager et de nous faire sourire, même rire.
Je vois Ch’ti Jean qui va plutôt mal et instantanément me vient une réflexion qui fait éclater tout le monde de rire, même lui : Jean tu « ch’ti » dans la colle.
Les plus costauds courent surtout la nuit et sur un rythme beaucoup plus élevé.
J’ai un voisin de tente, Daniel, qui a un gros coup de mou… ne sachant trop à qui se confier, il m’en fait part, je l’engueule comme si je le connaissais depuis des années.
Il repartira et finira 4ème des coureurs.
Cahin-caha, j’avance toujours, je cours, je marche, je garde ma place… Je commence à penser aux 600 km, ce me semble faisable, mon rêve des 700 est tombé à l’eau au vu des conditions climatiques !
Soir et nuit identiques aux autres.
Je reste régulier même si bien sûr je vais bien moins vite qu’au début. Mon emprise sur la quinzième place semble bien se confirmer.

Cinquième midi, 7/08

Tenir, ne pas faire d’impasse… Je compte et recompte dans ma tête car je ne veux pas rater, je n’ai plus les moyens physiques d’accélérer !
J’y crois et puis me rends compte que je serai trop juste, merde !
Reste une solution, supprimer tout le superflu : la douche, le sommeil et le petit déjeuner…
Pas d’arrêt du soir… Mauvaise pioche, l’animal est cuit et ces temps de gagnés se révèlent grignoter mes dernières forces, le mental s’effrite.
Même pas envie de chialer, je vais échouer à une poignée de km et mes derniers calculs étaient bien bons, manquera un peu plus de 7 km pour boucler les 600…
Je courrai pratiquement jusqu’à la fin, je suis content, content que ce soit fini, je n’ai jamais rien vécu d’aussi dur.

Pas de larme à l’arrivée, un sentiment de grand vide, plein, un peu comme quand sur la plage, tu regardes l’horizon !
Ma perf est honorable mais peut mieux faire. L’expérience est primordiale dans ces situations, je crois !
Ce moment de vie est et restera inoubliable…
Je souhaite que cette épreuve dure et perdure car elle est belle, très belle et portée par une équipe plus que formidable.

Je reviendrai !

Récit raconté par André, membre de runagora.